20 octobre 2009

La dernière ligne droite.


Comme tous les cinq ans, voilà l’Uruguay plongée dans un processus électoral qui aboutira ce dimanche 25 octobre au premier tour de l’élection présidentielle.
Si l’un des candidats n’obtenait pas la majorité des votes, un second tour se tiendrait le dernier dimanche de novembre.

Cette élection s'inscrit dans un calendrier électoral chargé en Uruguay ( élections internes ou élections au sein des partis qui ont eu lieu en juin dernier, élections présidentielles, élections municipales en mai 2010). Sur le premier point il convient de s’attarder un instant. Que sont les « élections internes » ? Ce sont des primaires qui permettent la désignation du candidat à la présidence pour chaque parti politique. Contrairement à la France ces primaires ne sont pas réservées aux militants d’un parti mais sont organisées à l’échelle nationale. Dans la pratique, chaque citoyen est appelé aux urnes afin de désigner celui des candidats de chaque parti politique qui sera en lice pour la présidentielle. Là où ça se complique un peu, c’est qu’interviennent à ce stade les spéculations politiciennes : certains vont voter pour celui qu’il considère être le pire représentant d’un parti afin d’affaiblir les chances de réussite de leur concurrent. Par exemple, certaines personnes de droite (Blanco ou Colorado) ont voté en Juin le candidat Mujica (Frente Amplio parti socialiste) car persuadées que le candidat Mujica était bien moins sérieux que l’autre prétendant socialiste : Astori. Le corolaire est avéré : certains socialistes ont voté Lacalle (ancien président du parti Blanco ayant un passif d’abus de biens sociaux au moment de son mandat) plutôt que Larrañaga. Nous étions en Juin et le débat était déjà plus qu’ouvert.

Les résultats des primaires ont mis au devant de la scêne 4 candidats :
Jose Mujica (Frente Amplio), Luis Alberto Lacalle (Blanco), Pedro Bordaberry (Colorado), Pablo Mieres (Partido independiente).

Et voici maintenant plus de trois mois que la vie de l’Uruguay semble suspendue à l’échéance présidentielle.

Si j’avais mis en ligne les photos des candidats, je ne m’étais en revanche pas attardée sur leur parcours. Or, chacun d’entre eux a une histoire singulière et parfois un passé bien lourd à porter.

Prenons le cas de Jose Mujica. Le candidat socialiste est un personnage haut en couleur, un marginal loin du protocole politique ou des conventions. Jose Mujica (dit Pepe) a été lié au Mouvement de Libération Nationale « les Tupamaros » dans les années 1960, où il a participé à des opérations de guérillas, a été arrêté quatre fois, et s’est échappé deux fois de la prison de Punta Carretas. En tout et pour tout, Jose Mujica a passé quinze ans de sa vie en prison, dont une ultime période de détention de 1972 à 1985. Lors de la chute de la dictature militaire, et du retour à la démocratie dans le pays, Jose Mujica a changé d'armes et devint député et sénateur. Au sein de l'actuel gouvernement, il est Ministre de l'élevage et de l’agriculture. Il est la branche la plus à gauche de ce parti socialiste. Ancien Tupamaros, il ne renie pas son ancienne appartenance à l’extrême gauche, on pourrait même dire qu’à ce stade de la campagne, il en joue.


Le conservateur Luis Lacalle sera le principal adversaire de l’ancien guérillero pour le Parti National (Blanco). Ancien président de la République Orientale d’Uruguay (élu en 1990), il a été le grand défenseur des privatisations, à l’époque où le néo-libéralisme dominait l’Amérique du Sud. C’est sous son gouvernement que le régime des investissements s’est totalement ouvert et que les rapatriements de capitaux n’ont plus connu aucune restriction. Il a fait de l’Uruguay une place boursière et financière considérable, phénomène amplifié par sa situation géographique stratégique entre le Brésil et l’Argentine. A son actif, il a également signé en 1991 le traité d’Asuncion qui a créé le Mercosur. Cet avocat de grande classe a cependant déçu une grande partie de la population jugeant sa politique sociale nulle ou quasi inexistante. Et c’est très certainement à de la fin de son mandat qu’on commençait à grossir les rangs du Frente Amplio dans ce pays historiquement marqué par le clivage « blanco »-« colorado » (droite et centre droit).

Pedro Bordaberry (parti Colorado) est le benjamin de ces élections. Cet avocat de 49 ans, père de trois garçons, ancien Directeur National de la Propriété Industrielle sous la tutelle du ministère de l’Industrie, ancien Secrétaire d’état en charge du tourisme, est un personnage fort sympathique. Il dit de lui : “Tengo una ventaja sobre los otros candidatos, a Mujica se lo acusa de su pasado, a Lacalle se lo acusa de su pasado, a mí no se me acusa de mi pasado, a mí que me revisen. Que revisen mi gestión en el ministerio de Turismo, en el de Industria. La diferencia entre ellos y yo es que a ellos les preguntan sobre su pasado y a mí no, a mí me preguntan sobre el pasado de otro, eso es una ventaja. No me critican las propuestas ni los programas.” Et le problème est bien là… Certes, les Uruguayens n’ont pas grand chose à reprocher à Bordaberry… Si ce n’est son Nom. En effet, il n’est autre que le fils de Juan Bordaberry, l’ex dictateur, toujours emprisonné en attendant son procès pour violations des droits de l’Homme.
Le dernier homme est Pablo Mieres, avocat, ancien du Frente Amplio, aujourd’hui représentant du Parti Indépendant. Les intentions de votes pour ce parti sont extrêmement faibles.



Le spectre des élections approche et les Uruguayens sont bien perplexes. Même si les balcons des maisons et appartements s'affichent aux couleurs des partis politiques, même si la rambla rassemblait dimanche dernier tous les supporters des différents courants politiques réunis dans un meli melo sympathique, festif et dépourvu de toute agressivité, il reste plus que jamais la question du choix.

Mais quel choix exactement ? Celui qui consisterait à prendre le risque de conduire au pouvoir un communiste ? Celui qui ramènerait l’Uruguay dans un système ultra libéral avec un président passablement impliqué dans des histoires d’abus de biens sociaux ? Celui qui redonnerait à l’Uruguay un nom de président que tous veulent oublier ?

Où est donc le choix ? Dans ce pays démocratique qui a poussé le droit de vote à son paroxysme, puisque ici il est obligatoire de voter sous peine d’amende (400 pesos) et de privation à tous droits d’entrée dans les organismes publics (dont les hôpitaux), la question du choix ou du non-choix, va être omniprésente dans les esprits.

Les derniers sondages indiquent que ce pays est prêt à pardonner à un ancien guérillero qui au nom de ses idées a tué dans le passé, il est également prêt à oublier les fraudes d'un ancien dirigeant, mais il est incapable de pardonner au fils d'un ancien dictateur qui n'a fait qu'être "le fils de"... Tout cela est si paradoxal et pourtant profondément humain.

2 commentaires:

Unknown a dit…

c'est drôle car ce matin je parlais à Philippe de mes réflexions d'hier et je suis arrivée à la même conclusion que toi, personnellement, je me sens très peu impliquée et personne ne représente mes idées mais comme je te disais, finalement le seul qui ait montré un certain bien faire ces dernières années fut Pedro, au ministère du tourisme notamment, mais comme tu le dis si bien on pardonne un guerrillero, on pardonne un escroc mais pardonner Pedro...c'est tout le paradoxe de l'uruguay. C'est peut-être leur révolte dans unpays où personne ne se révolte jamais.

Florence a dit…

Bien dit les filles, bel article et beau commentaire !