08 octobre 2009

Comme des voiliers: FIN.

J'aurais aimé vous amener plus longtemps de l'autre côté de l'océan.
J'aurais aimé...
Oui, mais...
Voilà...
Je suis "tombée" sur une de mes photos dans un blog. Pas n'importe quelle photo... La seule que j'ai mise de moi pendant plus de neuf mois!
Voilà l'effet:

Et maintenant, le texte:

"Je prends une photographie. Non, je n'appuie pas sur le bouton d'un appareil photo, je "prends" une photo, n'importe où, une photo qui représente une femme, une femme que je ne connais pas. Je copicolle une image qui ne m'appartient pas. Horreur ? Voleur ? Voyeur ? Mais non, pas horreur, pas voleur ! Cette femme a mis elle-même, sans que personne ne lui demande rien, et surtout pas moi, cette photographie-là, à disposition des millions d'êtres humains qui fréquentent le Net. Je suis l'un d'eux. Je pourrais connaître cette femme, mais je ne la connais pas. Elle habite à des milliers de kilomètres d'ici, mais elle pourrait venir du même pays, de la même région que moi.
Cette femme devrait être floue. Elle est nette. Je peux la voir, je vois ses dents, sa peau, ses cheveux, le léger duvet au-dessus des sourcils, je sens presque le sel sur son visage. Je sais qu'elle existe, mais il est fort possible que je ne la rencontre jamais. J'ai entendu parler d'elle. Elle ne devrait pas avoir de visage pour moi. Or je peux presque voir la fine pellicule d'eau salée qui a séché sur sa peau. Je peux imaginer son haleine, sa peau tiède. J'ai vu ses enfants, son intérieur, son époux, son beau-frère, je sais qu'elle monte sur le toit de sa maison, en pleine nuit, nue, pour faire fuir les chats. Et je vois son mari, qui la prend en photo, accroupi dans le sable, ou bien un ami, ou un voisin de plage, à qui elle a confié son appareil numérique. Cette photographie n'a aucune importance, pour moi. Elle n'a aucune valeur, mais elle existe. Elle existe, multipliée potentiellement par des millions (et les millions de paires d'yeux qui peuvent la regarder existent aussi) et peut-être existera-t-elle encore dans un siècle, trois siècles, mille ans, quand tous les descendants de cette femme seront morts, quand elle-même sera dissoute depuis longtemps dans la terre d'un cimetière savoyard. Cette photographie est mise sur orbite, peut-être pour toujours, à jamais. Et chacun fait ça, moi y compris, nous envoyons des morceaux de nous dans le vide numérique, où le bio-dégradable n'existe pas, où le temps n'existe pas vraiment, puisque cet espace est sans sexualité, qu'il se reproduit par génération(s successives (ou simultanées) et incontrôlables) — et non pas engendrement. Aucun désir, aucun désir réel, mais le hasard. D'un côté les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould, envoyées à l'autre bout de notre galaxie, et, dans un autre espace-temps, des images, des visages, des mots, des morts, des vies écrites, racontées, perdues, inventées, sans aucun plan ni carte, sans mode d'emploi, sans queues ni têtes, sans lieu, sans commencement ni fin.
Terrifiante morbidité du Numérique ! Qui existe à jamais n'existe pas. Qui n'engendre pas, qui ne vieillit pas est déjà mort. Je ne parle pas du Dieu qui survit — pauvre Dieu dont personne ne comprend plus la langue grandiose — dans le maigre réduit où on le confine. Maigre espace du Tout, énorme amoncellement du Rien.
« Mais la vieillesse, qui est faiblesse, ils la détestent. Les primitifs assomment leurs vieillards. Les jeunes filles de bonne famille, en mal de mariage, précisent dans leurs annonces qu'elles ont des espérances directes et prochaines, ce qui signifie que Papa et Maman vont bientôt claquer, Dieu merci. »
Les yeux d'Agnès (disons qu'elle s'appelle ainsi) ne me voient pas, ils ne me connaissent pas. Je suis mort pour elle. Je suis un mort clignant de l'œil qui regarde une morte dans un temps qui n'existe pas. Les morts s'entre-regardent et qu'est-ce que c'est fun ! Et que ceux qui viendront immanquablement m'opposer la photographie (son "ça a été") aillent brouter l'herbe plus verte ailleurs. La photographie avait un support qui était de papier, comme le livre. La photographie avait un temps à elle, un temps qui nous était fraternel, compréhensible. Les livres et les photographies vivent, parce qu'ils peuvent mourir, qu'on peut les déchirer, les brûler. Les bits, le HTML, le PHP, le FTP, le peer to peer, le TCP-IP, le SMTP, le VPN, le SSL, l'UDP, le H 262, l'ICPM, le WSP, le SLIP, le X 25, sont là, en dehors des gestes humains, dans un monde auquel nous n'avons pas accès. Ils nous survivront. Ils nous survivent déjà.
J'ai donc collé cette photographie d'Agnès, sur le blog de Georges. (Je ne fais pas clic-clac, le clic suffit. Aller simple.) Aucun sens ! Ça n'a aucun sens, mais je peux tout de même le faire : C'est ça, le Numérique, un monde dans lequel on peut très facilement faire des gestes qui n'ont pas le moindre sens. Ça ne coince pas, ça ne crie pas, personne ne se met à hurler, tout est comme avant. (Le basculement est silencieux, c'est la grande force du Numérique.) Rien n'a changé, mais tout a changé. Tout EST changé, plutôt, les mots restent, mais ils ne signifient plus ce que nos habitudes et nos souvenirs nous dictent, ont inscrit dans notre chair et nos muscles, dans notre histoire. Comme les hommes sont paresseux, ils préfèrent continuer à croire que les mots et les choses coïncident, comme d'habitude. Vous roulez avec une voiture qui a des roues carrées ? Ne vous faites pas de souci : l'essentiel est de se continuer à pouvoir se déplacer. Vous mesurez un mètre quatre-vingt dix, pesez 110 kilos, vous avez des poils partout, le crâne rasé, vous faites de la muscu tous les jours, et vous allez mettre au monde un petit Kevin ? Et pourquoi pas ? Vous vous nourrissez exclusivement d'aliments de couleur blanche (coton hydrophile, chou-fleur à la Chantilly, Soissons à la crème, morue, mie de pain, nougat, lait, chocolat blanc, yaourt, etc.) et vous ne vous habillez que de vêtements de couleur jaune ? Parfait ! Vous êtes prêts pour la blogolalie. Vous mangez une fraise qui a un goût de saucisse de Strasbourg à la moutarde ? Super !
Agnès pourrait être, disons par exemple ma belle-sœur, pourquoi pas. Elle n'est rien, rien qu'une image, une image disponible, une image malléable, corvéable à merci, une image qui peut supporter tous mes caprices, toute ma maladresse, ou ma perversion, privée de surmoi. Agnès est plus mal lotie, plus exposée qu'une strip-teaseuse derrière sa vitre de peep-show. Elle est entièrement livrée, et au monde entier, qui ne débourse même pas un kopeck. Nous sommes fous. Fous à lier. Nous allons nous plaindre que notre banque nous fait payer trop cher ses services, que nos médications ne sont plus remboursées, mais nous bradons notre intimité, nous donnons notre corps et nos enfants, et notre pays, nous nous génocidons nous-mêmes, et nous payons pour ça ! On demande seulement un tampon, qu'un technicien blasé avalant son milk-shake nous tatoue nonchalamment sous la peau : HTML, PHP, SMTP, VPN, SSL, SLIP, X 25, ICPM. « Comment, vous voulez plus de vitesse ? No problem, voici nos tarifs. » Les fous que nous sommes sont pressés de se faire dépouiller, arraisonner. « Comment ça, on doit attendre ? » « Écoutez, là, on a une latence de 32 ms, mais je vais essayer de vous arranger ça… » Il ne nous restait déjà plus grand-chose d'humain, mais c'était encore trop. Sacrée Agnès !
Si vous avez un peu suivi, vous savez que désormais les photographes copicollent, comme les musiciens copicollent, comme les écrivains copicollent. De ce processus commun est né un art nouveau, un art très ancien, mais tout neuf : le Nonart. Son grand avantage sur l'art traditionnel (ou Ouiart) est qu'il est pratiqué par tous, sans distinction de race, d'âge, de classe sociale, d'intelligence de culture ou d'aptitudes (ne parlons même pas de don). Ne venez pas nous bassiner avec la technique propre aux arts traditionnels, elle a été avantageusement remplacée par la technicité, ou par l'ergotechnologie. Les instruments ont été remplacés par les outils, les livres par les livres, les compositeurs par des compositeurs, les concerts par des concerts, et pour ce qui est de la musique, elle a été remplacée par la musique. Très fort, le coup des homonymes ! Il suffisait d'y penser.
Prenons John Coltrane, ou Charlie Parker. Ils ont été vivants, ils ont été musiciens, ils ont joués du jazz, et puis ils sont morts. Histoire assez banale, en somme. Humaine… D'autres sont venus après, ont essayé de faire mieux, ou seulement aussi bien (pas facile (je litote)). Ils mourront aussi, dites-vous ? Ah non, oh que non ! Non seulement ils ne mourront pas, mais on a sorti Coltrane et Parker de leurs cercueils. Ils sont là, toute la journée, avec nous. Ils croyaient pouvoir enfin se la couler douce, les deux grands mecs… Que dalle ! On a encore des questions à vous poser, on ne vous a pas encore assez pressés, on n'a pas fini de rentabiliser votre bref passage sur terre, vous n'avez pas assez donné, on va dire. On les colle dans la section UN PEU COURT, avec Pépin, Schubert, Mozart, Lekeu, Castillon, Chopin, et quelques autres. Je ne parle pas des disques, des enregistrements (encore qu'il faudrait peut-être, mais je n'ai pas le temps de finasser), je parle d'une certaine manière de presser encore le citron de la vie, après la vie. Pourquoi pas par exemple un petit duo Coltrane / Nathalie Dessay, non, ou, plus fort encore, un bœuf où Charlie Parker rencontrerait, le pauvre, Antonio Vivaldi ou Jean-Michel Jarre, avec la voix off de Charlotte Gainsbourg ? Sympa, non ? Le Kronos quartet jouant avec les moines de Solesmes et Ravel au piano, accompagnés par sept orchestres symphoniques dirigés par Erik Satie, sur une musique de Guillaume de Machaut ? Vous riez, mais c'est presque possible déjà. En tout cas en préparation. Ça s'appelle les musiques actuelles.
Tu vois, Agnès, ton blog familial, ce n'est pas tout à fait ce que tu crois. Ou pas seulement. Tu ne veux pas que je te tutoies ? Je te comprends… Mais l'espèce de jeunesse ad infinitum qui est le terreau naturel de tout ceci m'y autorise, m'y conduit, et presque m'y oblige. La blogosphère tutoie, elle ne sait pas vouvoyer, autrement que pour rire, ou pour faire comme si (la Nétiquette est la plus grotesque imbécillité qui soit). La distance est pour elle une offense grave, un péché mortel. Je suis comme tout le monde, j'emprunte les chemins du temps, les seuls qui restent.
Tu as beau être loin, tu es ici, chez moi. J'ai beau ne pas te connaître, je te connais, je te clique, je te double-clique, je te redimensionne, je te zoome, je te renverse, je t'allonge, je t'applatis, je te déforme, je te filtre, je te superpose. Tu ne voulais pas me faire de cadeau, mais tu te donnes à qui veut te prendre, à l'insu de ton plein gré. Point de lendemain, juste le moment où je (on) le décide. Telle que tu n'es sans doute pas, mais telle que tu seras pour l'éternité, tu es à nous, à partir de toujours et pour jamais".

Qu'il s'appelle Georges ou Jérôme... Peu importe. Mais ces mots sonnent le glas. Ils me touchent, ils m'attristent, ils m'incitent à mettre le mot FIN à ce blog. Merci à tous ceux et celles qui ont suivi nos premiers pas d'expatriés.

5 commentaires:

Florence a dit…

à tous les Georges, Jerôme et autres grands malades et pervers du net,je vous trouve misérables.
Ma belle on se retrouve ailleurs, dans la vraie vie ! amitiés.

Unknown a dit…

Flippant, flippant... ne pourrais-tu pas plutôt sécuriser ? avec un login/mdp ? J'aimais bien moi, te lire et avoir de vos nouvelles par ce biais. Bisous.

Anonyme a dit…

j'avais mis "Comme des voiliers" dans mes favoris et c'était un moment de bonheur chaque fois que je vous lisais. Je ne vous connais pas mais pour moi vos chroniques étaient un vrai enchantement et une réelle invitation au voyage. Merci Agnès pour tout ces moments que vous nous avez fait partager.
Famille Duverger, Paris.

Magdalena a dit…

Georges, je t'en veux !!!!!!!!!!!!!!!!!

Anonyme a dit…

Jo a dit...
Bonjour Agnès
D’abord moi aussi j’aurais aimé que tu continues à nous emmener de l’autre coté de l’océan, grâce à toi j’ai un peu découvert un pays et une culture que tu aimes beaucoup et que tu partages si bien.
J’ai lu et relu plusieurs fois le texte de «georges» et s’il te touche il m’interpelle aussi.
Tout ceci est bien lourd alors que tous ce que tu nous envoyais de là bas était si léger…
Je comprends ta décision mais surtout ne soit pas triste c’est plutôt nous qui allons l’être de ne plus te lire.
J’espère que j’aurais de temps en temps de vos nouvelles car cette petite chronique va me manquer. J’espère aussi qu’on aura l’occasion de se croiser pour de vrai.
Amicalement
Jo