26 octobre 2009

De vous à moi...


J’ai toujours été fascinée le soir des élections présidentielles, quand à 20H00, apparaît sur nos petits écrans le visage du futur président de la République. Enfouie dans mes souvenirs d’enfant, me revient en mémoire la tête déconfite de ma mère voyant apparaître le visage de F. Mitterand en 1981, tandis que mon grand père paternel exultait! Il y a des soirs où tout n’est pas si simple dans les familles compliquées !

Si hier soir l’Uruguay avait dû se livrer au même exercice, il y aurait eu certaines frictions dans les clans familiaux ! Même si je doute fort qu’il puisse y avoir de telles distensions familiales dans ce pays. Certes, la nouvelle génération a tendance à vouloir se démarquer du giron familial, mais l’immense majorité reste fidèle aux appartenances politiques de leurs parents.

Revenons à cette fameuse soirée électorale ! Les résultats devaient être annoncés à 20H30. Une heure plus tard, les journalistes se perdaient toujours en conjoncture et tentaient les scores suivants : 47 à 49% pour le Frente Amplio (parti socialiste), 30% pour le Partido Blanco (droite), 17% pour le Partido Colorado (centre droit). A l’évidence, la gauche était gagnante et remporterait vraisemblablement le second tour. Une seule chose était certaine : le « oui » pour la levée de la loi dite de « caducité » l'emportait. Autre fait marquant : la spectaculaire avancée du partido Colorado qui réussissait à passer de 12% d’intentions de vote à 17% des voix. Son leader, Pedro Bordaberry, actait cette victoire d’un discours enflammé, ponctuait par un très Uruguayen « que los cumplas feliz » adressé à Battle (ancien président Colorado) !

Vivant dans un quartier profondément ancré à gauche, je n’ai guère prêté attention aux feux d’artifice qui ont été lancés vers minuit. J’étais seulement surprise de ne pas entendre un concert de klaxons…
Ce n’est que ce matin au réveil que j’ai compris !

Des résultats annonçés hier une seule chose était avérée : il y avait bien ballotage ! Tout d’abord, c’est le « non » qui était passé pour la loi de « caducité ». Il n’y aura donc pas de procès des militaires de la dictature. Ensuite, le Frente Amplio n’avait pas 49% des voix mais 43%. Ce qui non seulement lui faisait perdre la majorité parlementaire, mais le mettait également en ballotage défavorable pour le second tour puisque le Partido Blanco obtenait 30% et le Partido Colorado 19%.
Les feux d’artifice venaient donc de maisons du partido Colorado ou Blanco ! Il n’y a pas que des bobos gauche caviar dans ce quartier !

Mais voilà… Il est maintenant 13H00 et à bien y réfléchir, mes voisins Colorado ont peut être anticipé un peu trop vite la victoire… Car voici les résultats qui viennent d’être publiés :
Colorado 16,66%, Blanco 28,53%, Frente Amplio 47,49%, Partido independiente 2,44%
Et l’on peut faire et refaire les calculs: 16,66+28,53 ça fait 45% des voix au second tour pour le centre droit…
Mais d’ici ce soir, je suis prête à parier que ces résultats vont encore changer ! Aussi vais-je avoir la sagesse d’attendre les chiffres définitifs et officiels avant toute projection ! Je ne souhaite pas m’aventurer sur un terrain aussi glissant ! Le journal, « Le Monde », n’a pas eu cette sagesse et vient de publier un article aux chiffres fantaisistes que je vous laisse lire :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/10/26/uruguay-l-ex-guerillero-jose-mujica-en-tete-au-premier-tour-de-la-presidentielle_1258649_3222.html

D’ailleurs, bien au-delà de ces pourcentages, ce qui est le plus intéressant dans cette élection c’est la volonté de protestation qui ressort de ces résultats.

Historiquement, L'Uruguay est un pays à forte tradition démocratique. Indépendant depuis 1825, il s'est doté d'une Constitution dès 1830. Depuis cette époque, deux partis politiques se sont partagés le pouvoir : le parti " Colorado " et le parti " Blanco ". Ces deux partis de centre-droit peuvent être comparés aux partis " Tory " et " Whig " au Royaume-Uni.
A l'époque contemporaine, l'Uruguay a connu une période de dictature de 1973 à 1985, amenée par la répression du mouvement terroriste d'extrême gauche Tupamaros. Depuis cette date, la démocratie est rétablie. Les partis Colorado et Blanco ont été successivement au pouvoir ; M. Julio Maria Sanguinetti (1984-1989 et 1994-1999) du parti Colorado et M. Luis Alberto Lacalle, du parti Blanco (1989-1994) ont été élus Président de la République. En 1999 est arrivé au pouvoir M. Battle. Le gouvernement Colorado qu’il représentait a dû faire face à la crise économique catastrophique qui a touché ce pays en 2002. Les conséquences directes de cette crise ont principalement affectées les plus pauvres creusant encore d’avantage les disparités sociales, les rendant peu à peu inacceptables aux yeux des Uruguayens. Logiquement, les élections de 2004, ont porté pour la première fois dans l’histoire de l’Uruguay un candidat socialiste à la présidence de la République. M. Tabaré Vasquez était élu au premier tour des élections présidentielles avec 50,45% des voix. Cette élection, au-delà du symbole fort qu’elle renvoyait, marquait un tournant majeur dans l’histoire politique de ce pays.
Cinq ans après cette élection M. Tabaré jouit d’un taux de popularité à faire pâlir d’envie nos dirigeants occidentaux. Plus de 60% des personnes interrogées plébiscitent le mandat électoral du président en exercice. Avec de tels résultats, comment le Frente Amplio n’a-t-il pas gagné au premier tour ?

Une de mes amies me disait ce matin : « tu vois, c’est une belle leçon de démocratie pour un petit pays comme l’Uruguay… » . Et elle a parfaitement raison.
Beaucoup d’Uruguayens étaient prêts une nouvelle fois à voter socialiste, mais pas à ce prix. Pas en mettant au pouvoir un ancien Tupamaros qui a tué au nom d’une liberté qui a mené à l’oppression. Pas en légitimant des actes de barbarie inqualifiables et inacceptables, perpétrés par des guerilleros dont J. Mujica faisait parti. Pas en violant les préceptes auxquels désormais ils sont le plus attachés : Liberté-Egalité-Fraternité.

Plus qu’un vote d’opposition, c’est un vote contestataire. Qu’importe les résultats du second tour. Mujica sera peut être élu, mais il n’aura pas la majorité parlementaire. Les Uruguayens lui ont enlevé ce droit. Ils ont protégé leur pays de tout risque de dérives comme cela est le cas au Venezuela, en Equateur, en Bolivie et à Cuba. Un ancien révolutionnaire inspiré par le Che sera peut être demain président mais pas avec les pleins pouvoirs. Inspirés les Uruguayens ? Non, simplement visionnaires.

PS :
Je lisais ce matin un article paru dans « Le Monde » qui rapportait que Hugo Chavez venait d’augmenter de 638% le budget présidentiel et baisser les crédits accordés à cinq ministères dont l’Education, le travail et l’alimentation. Le budget annuel pour l’achat de costumes et de chaussures réservé à sa personne sera de 240 000 euros. Le Che se retournerait dans sa tombe…

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/10/26/hugo-chavez-augmente-de-638-le-budget-presidentiel-du-venezuela_1258665_3222.html

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